Dimanche 25 mars 2018

Que faut-il pour redresser le réseau de la santé?


Amélie Daoust-Boisvert - Le Devoir - 24 mars 2018

 

Commission d'enquête ou d'étude, états généraux, processus de médiation : il faut une idée pour briser la dynamique d'affrontement en santé, croient les trois hommes qui ont dirigé les grandes commissions à avoir marqué l'histoire du réseau, Claude Castonguay, Jean Rochon et Michel Clair.

À l'aube de la campagne électorale, tous trois invitent les partis à se positionner sur les moyens qu'ils prendraient, une fois élus, pour dépolitiser le débat autour de la santé. L'idée maîtresse : avancer plutôt que s'enliser. Pour Jean Rochon, une commission serait l'occasion de « casser la dynamique d'affrontement ».

« La dynamique est complètement bloquée actuellement », constate celui qui a présidé, en 1985, la Commission d'enquête sur les services de santé et les services sociaux. Il deviendra ministre de la Santé sous un gouvernement péquiste en 1994.

MM. Castonguay et Clair, craignant qu'une commission ne prenne trop de temps et que ses recommandations ne soient ignorées, penchent vers d'autres solutions mobilisatrices, comme la médiation.

Arguments pour une commission

Comme en 1985, les principaux partis devraient en arriver à la conclusion « qu'ils n'ont plus tellement à gagner à continuer le débat de manière partisane », constate Jean Rochon.

Comme aujourd'hui, les problèmes et les solutions étaient assez bien documentés. « Mais [le ministre péquiste de la Santé Guy] Chevrette constatait que chaque solution que le gouvernement mettait sur la table, 15 jours après, était devenue un nouveau problème. La Commission avait pour objectif d'établir une nouvelle dynamique », se rappelle M. Rochon. Les libéraux avaient maintenu la Commission après la défaite du PQ en 1985.

Les cartes ont absolument besoin d'être rebrassées, estime Jean Rochon, que ce soit par le biais d'une commission ou d'un autre moyen.

C'est à l'invitation du Devoir que les trois hommes ont accepté de se prononcer sur l'opportunité de tenir une commission sur la santé et les services sociaux.

Tout a commencé par une conversation avec le Dr Howard Bergman.

Ce dernier a siégé à la commission Clair, en 2000. « Il y a un problème, présentement : l'absence de débat public respectueux », constate le directeur du Département de médecine de famille à l'Université McGill. En 1970, il y a eu la commission Castonguay-Nepveu. En 1985, la commission Rochon. En 2000, la commission Clair. « Le moment d'y penser est excellent étant donné les élections qui s'en viennent », poursuit l'omnipraticien. Il croit que cela permettrait un « débat public ouvert ».

Le professeur honoraire à l'École de santé publique de l'Université de Montréal et chercheur Paul A. Lamarche le seconde. « Et je ne parle pas de faire un bilan des années Barrette, mais une réflexion sur l'avenir du système. Sinon, c'est du temps perdu », croit-il.

Médiation ?

Le père de l'assurance maladie Claude Castonguay aime le concept d'une commission... mais il n'y croit pas. « Il serait peu acceptable de laisser le système dans l'état où il est » le temps de mener le processus à bien, constate celui qui a présidé pour une partie de son mandat la commission Castongay-Nepveu dans les années 1960, avant de devenir ministre sous les libéraux de Robert Bourassa.

« Au cours des quinze dernières années, [les commissions] ont souvent servi au gouvernement à ne pas s'engager dans une période difficile, à reporter la question, se désole-t-il. Mais c'est malheureux, parce que ça prendrait une bonne réflexion. »

Il a pensé à la tenue d'états généraux de la santé. Mais il craint que les différents acteurs n'hésitent trop à faire des concessions sur la place publique.

C'est pourquoi il en arrive à la conclusion qu'un processus de médiation pourrait donner des résultats concrets rapidement. « On pourrait obtenir des engagements », croit-il.

« Trouver une façon concertée d'agir et de mobiliser, ce serait l'idéal », le seconde Michel Clair, qui a présidé la commission Clair en l'an 2000. Mais le Québec est si « en retard » qu'il n'y a pas moyen d'attendre. « Même un million et demi [d'argent public] ce serait trop pour dire des choses que tout le monde sait », lance-t-il.

Il croit aussi à l'apport de « conciliateurs experts » pour rallier les forces vives du réseau. « J'ai un préjugé favorable pour l'action, parce que si on ne bouge pas… Notre système est en train d'imploser sous nos yeux. »

Quels thèmes aborder ?

« Il va falloir qu'on parle sincèrement de la rémunération des médecins, du financement, de la gouvernance et de l'organisation du travail », énonce Marc-André Maranda. L'ancien haut fonctionnaire, qui a entre autres été directeur du programme de santé publique au ministère de la Santé et des Services sociaux, dit qu'il est urgent « d'écouter », parce que « l'autoritarisme » qui a été instauré depuis quatre ans est « improductif ».

Il y a un risque que tout exercice de réflexion se transforme en « procès » des années Gaétan Barrette, observe Paul Lamarche. C'est pourquoi « on doit centrer le débat sur des thèmes précis et penser à l'avenir du système de santé ».

Il ajoute aux thèmes importants la place du contre-pouvoir et de la transparence, le poids des services sociaux et de la santé publique, la pertinence des soins et l'importance des décisions basées sur les évidences scientifiques.

« Redonner de l'autonomie aux établissements » et « revoir le monopole des fédérations médicales » sont deux thèmes centraux pour Claude Castonguay.

Michel Clair souhaite entre autres qu'on étudie la possibilité de transformer la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) en véritable « Hydro-Québec de la santé », avec en contrepartie la création d'un organisme indépendant de mesure, à l'image de la Régie de l'énergie.

« Il peut y avoir des pour et des contre à la création d'une commission, conclut Jean Rochon, mais surtout des conditions pour qu'elle ne soit pas vouée à l'échec. » Quoi qu'il en soit, pour l'ancien ministre, il s'agit de trouver comment « travailler ensemble » avec des garanties que le travail accompli… servira