Mercredi 24 novembre 2021

Les CHSLD n’étaient dans aucun scénario de départ au Québec, souligne la protectrice du citoyen


Véronique Prince, Radio-Canada, 23 novembre 2021

 

Il aura fallu la catastrophe du CHSLD Herron pour ajouter des mesures concrètes et applicables dans les milieux de vie pour aînés, déplore la protectrice du citoyen du Québec. Marie Rinfret a déposé mardi son rapport final pour cibler les causes de la crise dans les centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD) qui a fait près de 4000 morts durant la première vague de la pandémie.

Ses 11 constats accablants témoignent du manque de préparation des autorités sanitaires. La séquence des événements montre que ce n'est qu'à partir de la mi-mars que le Québec a réellement pris conscience de la virulence du virus et qu'il fallait préparer les milieux de vie pour aînés. C'est pourtant un mois plus tard, alors que les éclosions se multipliaient dans les CHSLD et que les morts s'additionnaient à une vitesse fulgurante, que le personnel sur le terrain a finalement reçu des directives plus claires.

En janvier 2020, avant même que la COVID-19 ne se propage au Québec, tous les yeux étaient tournés vers l'Europe, durement frappée par le virus. L'Italie était aux prises avec une augmentation exponentielle de cas nécessitant une intervention médicale. De plus en plus de personnes se voyaient refuser l'accès aux hôpitaux italiens, faute de ressources pour les accueillir.

Anticipant des problèmes semblables à ceux de l'Italie, le Québec a d'abord voulu protéger sa capacité hospitalière, en transférant des milliers de personnes hospitalisées vers des CHSLD.

La protectrice du citoyen remarque qu'aucune analyse des risques n'a été réalisée.

« Les CHSLD n'ont pas été pris en compte dans aucun scénario de préparation de la pandémie. »

— Une citation de  Marie Rinfret, protectrice du citoyen
Ce qu'on a constaté dans notre enquête, c'est que les préparations spécifiques aux CHSLD et les consignes particulières données aux établissements sont venues à la mi-mars, donc autour du 12 mars, a précisé la vice-protectrice du citoyen, Me Hélène Vallières.

Le 15 novembre, dans le cadre de l'enquête publique menée par la coroner Géhane Kamel, le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, a pourtant affirmé que des discussions avaient eu lieu dès janvier 2020 concernant la vulnérabilité au coronavirus des aînés en CHSLD. Il a assuré que des protocoles étaient en place avant la pandémie pour la prévention et le contrôle des infections dans les CHSLD.

Des témoignages recueillis lors de l'enquête indiquent que les PDG des CISSS et des CIUSSS avaient reçu la demande d'actualiser leur plan de contingence le 22 janvier 2020. L'avocat Patrick Martin-Ménard, qui représente des familles dont les proches sont décédés en CHSLD, a toutefois affirmé que la directive était absente d'un procès-verbal daté de cette journée-là.

La sous-ministre adjointe de la direction générale des aînés et des proches aidants, Natalie Rosebush, a soutenu devant la coroner Kamel que le gouvernement était bel et bien préoccupé par la situation dans les centres d'hébergement.

La protectrice a eu accès aux informations « détruites »

Lors du huis clos, la protectrice du citoyen a révélé qu'elle avait eu accès à tous les rapports de visites de vigie en CHSLD, les mêmes qui avaient prétendument disparu quand la coroner Géhane Kamel les demandait. Lisez nos articles au sujet de ces rapports et des réactions de l'opposition à la suite de ces révélations.

Inquiétudes sur les transferts

Dès la mi-mars, les transferts d'usagers dans les CHSLD ont suscité des inquiétudes, rappelle aussi la protectrice du citoyen dans son rapport. Entre autres, ils n'avaient pas d'équipements de protection individuelle pour les employés et il était difficile d'y implanter des aires de confinement, ainsi que des zones froides et chaudes.

Un guide de mesures a été transmis au réseau de la santé le 12 mars, mais, en pareil contexte, les directives pouvaient difficilement être mises en œuvre. Le guide faisait état de mesures tellement générales et peu opérationnelles qu'il était pratiquement impossible de les appliquer concrètement sur le terrain.

C'est donc en pleine crise, constatant que plusieurs CHSLD avaient perdu le contrôle des éclosions au début avril 2020, qu'il a fallu, précipitamment, remédier aux lacunes et redresser la situation, écrit Mme Rinfret. Des équipes ont été déployées, des annonces concernant la réaffectation des ressources humaines ont suivi, et des équipements ont été fournis à l'ensemble du personnel, notamment.

Les CHSLD n'avaient pas été préparés pour assurer cette prise en charge de façon sécuritaire, a déclaré Mme Rinfret en conférence de presse, mardi après-midi. Ces milieux de vie auraient dû recevoir des consignes adaptées à leur réalité et des ressources pour renforcer leurs faiblesses. Les risques concernant ces milieux n'ont pas été correctement évalués.

Dans son témoignage dans le cadre de l'enquête publique sur les morts survenues dans les milieux de vie pour aînés, la semaine dernière, Danielle McCann, ministre de la Santé au moment de la première vague de COVID-19, a estimé que nombre de ces décès s'expliquaient par des défaillances dans la chaîne de commandement de certains CISSS et CIUSSS.