Mardi 30 juin 2020

Les CHSLD de L'hécatombe - Dans les pires CHSLD, plus du tiers des patients décimés


Dans certains CHSLD, plus de 40 % des résidants sont morts, selon une analyse des 170 principaux établissements au Québec faite par La Presse. Deux points communs aux 10 pires cas recensés dans ce bilan de la première vague : Laval et le privé non conventionné. Données et témoignages sur les échecs de ces maisons pour aînés face à la COVID-19.

Après plusieurs jours de combat, Pierrette Meloche, 98 ans, a finalement vaincu la maladie. « Elle est très fatiguée et amaigrie. Mais elle a gagné », dit sa fille Lise Le Blanc, soulagée.

Tous n'ont pas eu la chance de Mme Meloche. Ni au CHSLD St-Jude, de Laval, où elle vit, ni dans la plupart des CHSLD de Laval.

Selon le décompte des taux de décès de La Presse, l'île Jésus présente le pire bilan parmi les CHSLD du Québec, et de loin. De fait, 6 des 10 CHSLD les plus affectés au Québec sont situés à Laval. Et trois d'entre eux ont même vu 40 % de leurs résidants succomber au coronavirus, une hécatombe.

Le CHSLD St-Jude est au 17e rang des 170 CHSLD analysés. Les trois quarts des 204 résidants ont attrapé la COVID-19 et le tiers en sont morts. Selon Lise Le Blanc, les soins reçus par sa mère ont toujours été formidables, « mais c'est un très très vieil immeuble. Les couloirs sont étroits et il n'y a pas de salle à manger. Les résidants doivent manger dans le corridor ».

La directrice générale adjointe du CHSLD privé conventionné St-Jude, Annie Massarelli, explique que l'édifice compte 90 chambres pour deux personnes, ce qui a complexifié la gestion de la COVID-19. « Mais on a mis les bouchées doubles. On a doublé nos équipes d'entretien ménager. Mais quand ça commence, ça va vite », dit-elle, tout en rappelant que 61 résidants se sont rétablis. L'autre établissement appartenant au même propriétaire, le CHSLD Saint-Vincent-Marie à Montréal, a été plus épargné, avec un taux de décès de 5 %.

44 % des résidants décédés

Au sommet des CHSLD québécois décimés figure le Centre d'hébergement de la Rive, du quartier Fabreville, dans le nord-ouest de Laval. Sur 94 résidants, 41 sont morts de la COVID-19, pour un taux de décès effarant de 44 %.

« J'en suis très conscient, et c'est très dur à vivre. On fera les analyses qu'il faut. On est prêt à collaborer à toutes les enquêtes », a dit à La Presse André Lemieux, directeur général de l'établissement.

En plus d'être de Laval, le Centre d'hébergement de la Rive a un autre point commun avec 4 des 10 pires CHSLD recensés : c'est un centre privé non conventionné.

Ces établissements ont un financement de l'État moins généreux (65 000 $ par patient par année) et offrent des conditions de travail moins attrayantes. Leur forte représentation dans le top 10 est nettement plus élevée que leur présence dans l'univers des CHSLD.

En comparaison, le financement gouvernemental des CHSLD publics ou encore des CHSLD privés conventionnés, très semblables au public, s'élève à 80 000 $ par patient. Ainsi, en temps normal, un préposé aux bénéficiaires peut gagner 15,50 $ de l'heure au privé non conventionné, contre 21 $ au public.

« On nous demande d'offrir les mêmes résultats avec 30 % moins d'argent. On le dénonce depuis 2010. »

— Michel Nardella, président de l'Association des établissements de longue durée privés du Québec

Dans le cas du Centre de la Rive, le propriétaire est Sam Strulovitch, qui vit dans le quartier Brooklyn, à New York. Il visite son CHSLD de Laval toutes les deux semaines, dit M. Lemieux, et il parle uniquement en anglais.

André Lemieux dit avoir affronté la tempête avec un manque de personnel. Et jusqu'à la moitié des 130 employés a déserté le CHSLD de la Rive pendant la pandémie, si bien que l'armée canadienne a dû venir en renfort, début mai. En temps normal, environ 20 % de ses employés travaillaient aussi dans d'autres centres ou encore provenaient d'agences, un des facteurs identifiés comme des vecteurs de la pandémie.

En juin 2019, un rapport du ministère de la Santé notait plusieurs lacunes dans ce CHSLD de Laval. Une visite des inspecteurs avait permis de constater qu'il y avait une trop grande rotation du personnel entre les services, que les lieux étaient mal entretenus, que des plans d'intervention auprès des résidants n'étaient pas réalisés selon les procédures, notamment en fin de vie, et qu'il y avait des carences de services à l'heure de repas.

André Lemieux affirme que la plupart de ces lacunes ont été corrigées depuis, nous faisant parvenir, pour en témoigner, le plan d'amélioration qui a été transmis au Ministère. Le plan indiquait qu'en avril 2020, 42 % des engagements d'amélioration avaient été réalisés et que les 58 % restant étaient en cours de réalisation.

« Le plan d'intervention en fin de vie du Ministère est relativement nouveau. Quant aux lieux, ce n'étaient pas qu'ils étaient malpropres, mais plutôt que le suivi de l'entretien de l'appareillage n'était pas bien structuré », explique Marie-Pierre Lagueux, directrice des soins infirmiers. Elle ajoute que le type de clientèle du CHSLD est probablement un facteur explicatif important (lourdeur des cas, unité prothétique, etc.).

Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval, organisme administratif chargé de prodiguer les soins de santé de la région, a décliné les demandes d'entrevue de La Presse, estimant qu'il est « un peu tôt pour tirer des hypothèses à ce moment-ci ». « D'ailleurs, la plupart des CHSLD que vous mentionnez sont privés, alors c'est d'autant plus difficile pour nous de parler en leur nom », explique la porte-parole Judith Goudreau.

Tout de même, le CHSLD lavallois de La Pinière, qui est public, vient au 2e rang québécois pour le taux de décès (42 %). Il est situé à l'est du Centre de la nature de Laval.

Le CHSLD public de Sainte-Dorothée, au 7e rang, présente quant à lui le plus grand nombre absolu de décès de tout le Québec (95). Une enquête est d'ailleurs en cours dans cet établissement.

En revanche, trois CHSLD de Laval sont sortis admirablement de la tempête, avec des taux de décès de 4 % ou moins : Santé Courville (privé conventionné), Idola Saint-Jean (public) et Villa-les-Tilleuls (privé non conventionné).

Les décès de notre compilation de 170 CHSLD sont en date du 8 juin. Ils nous ont été fournis par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Le nombre de résidants qui a servi à établir le taux de décès vient de différentes sources (1). Notre analyse représente 93 % des décès dans les CHSLD.

Les données révèlent que sur les 10 CHSLD présentant les plus forts taux de décès, six sont situés à Laval, deux sur l'île de Montréal et un à Québec (hôpital Jefferey Hale), entre autres. La moitié des 10 pires établissements sont privés, alors que ce type d'institution ne représente que le tiers du total des CHSLD (2).

Parmi les 10 plus affectés figure la Résidence du bonheur, à Laval, dont le propriétaire, Michel Nardella, est en même temps le président de l'Association des établissements de longue durée privés du Québec (AELDP), qui représente les CHSLD privés non conventionnés.

Il estime que la rémunération moins alléchante des CHSLD comme la Résidence du Bonheur, qui force ces établissements à se tourner vers du personnel d'agence, lui ont nui, de même que les mouvements de personnel entre les centres. Sur les 58 employés de la Résidence du Bonheur, 8 habitent Montréal-Nord, arrondissement particulièrement touché par la pandémie.

À la Villa Val des Arbres, également à Laval, le copropriétaire, Pierre Bélanger, croit lui aussi que le mouvement de personnel entre les CHSLD de Laval a été fatal.

La Villa avait d'ailleurs 30 % de ses 180 employés qui travaillaient aussi dans d'autres centres, notamment le CHSLD public de La Pinière (2e plus touché au Québec).

« Le virus est assurément venu de nos employés. La fin du partage des employés est clairement la solution. »

— Pierre Bélanger, copropriétaire de la Villa Val des Arbres

Selon notre compilation, 40 % des résidants de la Villa sont morts de la COVID-19 (58 sur 145). Ce taux est un peu moindre, soutient M. Bélanger (37 %), puisque 5 décès auraient dû être attribués à la Résidence pour aînés autonomes Loggia, qui est adjacente. L'entreprise de Pierre Bélanger, Mandala Santé, a trois autres centres, dont un à Saint-Eustache (CHSLD des Patriotes), où il n'y a eu aucun cas ni décès.

Le Groupe Vigi Santé a l'un de ses centres parmi les 10 plus touchés au Québec, celui de Dollard-des-Ormeaux (40 % de décès). En plus du CHSLD de Dollard-des-Ormeaux, ceux de Vigi à Pierrefonds et à Mont-Royal ont aussi des taux de décès plutôt élevés (30 % et 28 % respectivement).

Chez Vigi Santé, qui compte 15 CHSLD privés conventionnés, le PDG Vincent Simonetta n'a pas voulu commenter, puisque son organisation fait l'objet d'une requête en action collective.

Hors de la région de Montréal, les taux de décès sont moindres et les CHSLD au sommet sont tous publics. L'hôpital Jeffery Hale, de Québec, est parmi les cinq plus atteints (34 % de décès).

(1) MSSS (base de données V10 et répertoire M02), AELDPQ, AEPC et rapports d'agrément des CHSLD, entre autres.

(2) Les CHSLD privés représentent précisément 30 % du nombre de résidants des CHSLD du Montréal métropolitain (Montréal, Laval et Montérégie).

— Avec la collaboration de Thomas de Lorimier, La Presse