Vendredi 22 mai 2020

CHSLD Sainte-Dorothée : « enragée », une famille réclame une commission d'enquête


D

Alors que l'Ontario annonce la tenue d'une commission d'enquête sur les ratés de son système de soins de longue durée, familles et syndicat liés au Centre d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) Sainte-Dorothée rappellent que le Québec devrait également tenir la sienne. Retour sur une résidence au cœur de la tempête.

Le CHSLD Sainte-Dorothée, à Laval, est sans doute l'un des milieux de vie qui illustrent le mieux toute la détresse exprimée par le premier ministre François Legault. Lorsque ce virus rentre dans une résidence, c'est un peu comme mettre le feu dans le foin. Tout brûle et ça devient rapidement hors contrôle, lançait-il le 24 avril.

À la mi-mars, son gouvernement se disait pourtant convaincu que le confinement et les interdictions de visite de familles de patients allaient permettre de contenir la propagation dans les CHSLD.

Au début d'avril, devant l'augmentation du nombre de victimes, François Legault tentait de rappeler que les décès se concentraient dans quelques CHSLD. On a six CHSLD où on a la majorité des décès et c'est là où c'est critique. Le CHSLD Sainte-Dorothée figurait sur cette liste.

À ce jour, plus de 200 CHSLD ont fait l'objet d'une éclosion, et près des deux tiers des 3600 décès dus à la COVID-19 y sont survenus. À Saint-Dorothée, environ la moitié des résidents infectés par la maladie à coronavirus en sont décédés.

Que s'est-il passé?

De manière générale, la pédiatre et ex-présidente internationale de Médecins sans frontières, la Dre Joanne Liu, estime que les mouvements de personnel ont contribué à la propagation.

Du personnel, possiblement porteur, qui bouge d'un endroit à l'autre peut devenir un vecteur. Ce qui est un problème, à moins qu'on décide de les tester régulièrement, ce qui n'a jamais été notre politique au Québec.

Joanne Liu regarde directement dans l'objectif de la caméra.

Joanne Liu, ex-présidente internationale de Médecins sans frontières, a lutté contre des épidémies en Afrique de l'Ouest, au Moyen-Orient et en Haïti.

Photo : AFP/Getty Images / Fabrice Coffrini

Selon la Dre Liu, le dépistage aurait pu aider à circonscrire l'ampleur des dégâts, mais ça n'aurait pas été une certitude qu'on aurait pu contrôler complètement.

S'il y avait eu une politique de dépistage systématique chez les soignants, ça aurait probablement aidé en amont, quoique c'est difficile à dire comment ça aurait prévenu la catastrophe qu'on a vécue, ajoute la spécialiste, qui a lutté contre des épidémies en Afrique de l'Ouest, au Moyen-Orient et en Haïti.

Au Syndicat des infirmières, inhalothérapeutes et infirmières auxiliaires de Laval (SIIIAL-CSQ), sa présidente Isabelle Duhaime se désole aussi que des employés aient pu devenir un vecteur de propagation. À Laval, on a des équipes volantes CHSLD, explique-t-elle.

Une personne de l'équipe pouvait faire les cinq CHSLD [publics] de Laval dans la même semaine. Nécessairement, s'il y avait des personnes contaminées, elles ont contaminé dans plus d'un endroit.

Isabelle Duhaime, présidente du SIIIAL-CSQ

Pour Jean-François Houle, premier vice-président de la CSN du CISSS de Laval, le manque d'équipement de protection a également été un facteur favorable à la propagation.

Ça a pris deux semaines avant qu'on en ait des équipements de protection. Et ça a pris des pressions énormes de la part du syndicat, se rappelle-t-il. Il distribuait d'ailleurs encore récemment des visières au personnel à l'entrée du CHSLD.

Il y a aussi la fameuse zone rouge où on mettait des patients en attente de dépistage avec les patients qui étaient positifs à la COVID-19. [...] C'est tout ça mis ensemble qui est un gros fiasco.

Il faut dire que la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a reproché le 12 avril au CISSS de Laval d'avoir agi tardivement après avoir reçu trois déclarations de situation dangereuse de la CSQ et de la CSN.

Ce que dit la CNESST

Certains travailleurs du personnel infirmier ont réalisé des interventions [...] sans le port du masque N95, la mobilité du personnel soignant entre les établissements et les unités d'un même établissement s'est poursuivie pendant l'éclosion, certains travailleurs présentant des symptômes compatibles avec la COVID-19 ont continué à travailler et des travailleurs, n'ayant pas accès à un poste informatisé, manquaient de formation et d'information sur l'utilisation des ÉPI

et sur les mesures PCI

. Ces situations devaient être éliminées au moins dès l'éclosion de la maladie, conformément aux recommandations de l'INSPQ.

Mardi, la ministre de la Santé, Danielle McCann s'est de nouveau fait questionner sur la gestion des zones chaudes et froides, lors du point de presse quotidien auquel elle participe avec le premier ministre François Legault et le directeur national de santé publique, Horacio Arruda. Je vais essayer d'être claire. Dans les CHSLD, il faut des équipes dédiées, certaines en zone chaude seulement et en zone froide seulement, a-t-elle répondu. C'est essentiel, une orientation à appliquer partout en CHSLD.

Une famille enragée... et reconnaissante

Comme bien d'autres familles, les sœurs Ginette et Suzanne Gagnon ne parviennent plus à obtenir, dès le déclenchement du confinement, des informations sur l'état de leur père, nouvellement hébergé au CHSLD Sainte-Dorothée.

Le mois avant la pandémie, ça avait l'air très bien, il y avait du personnel, les gens étaient gentils, se rappelle Ginette Gagnon. Mais du 14 mars au 7 avril, on n'avait aucune information, presque rien.

Portrait de Ginette Gagnon près d'un plan d'eau.

Le père de Ginette Gagnon venait d'être admis au CHSLD Sainte-Dorothée quand la crise a éclaté.

Photo : Radio-Canada

Après une sortie publique et une intervention de la commissaire aux plaintes, elles apprennent que leur père, Michel Gagnon, est déclaré positif. On a appris le 7 avril qu'il était positif, se rappelle Ginette. Après ça, on a su que la dame qui était sa voisine avait été déclarée positive. Ils partageaient la même salle de bain.

On avait mis les gens qui étaient COVID dans la salle à manger, et une fois que les tests sont rentrés [...] peu importe, négatif, positif, tout le monde était remis dans sa chambre, ajoute Suzanne Gagnon.

Je n'ai jamais compris cette logique-là, d'autant plus qu'on entendait le premier ministre dire que ça prend une zone chaude, une zone tiède et une zone froide. C'est sûr que c'est un feu de paille.

Déception, ce n'est pas le bon mot. On est enragés. C'est inconcevable.

Ginette Gagnon

À ce moment, le CISSS de Laval déploie une nouvelle équipe formée pour rétablir la communication avec les familles. L'infirmière auxiliaire Amélie Bouin se porte volontaire. Je leur ai proposé un projet très concret et on m'a donné les moyens pour le réaliser, dit-elle.

Elle organise des appels et faits de courts messages vidéos de Michel Gagnon pour la famille. Grâce à ce système, la famille a pu garder un contact virtuel avec Michel Gagnon, qui est mort de la COVID le 27 avril. Amélie, c'est quelqu'un qu'on ne pourra jamais oublier dans notre vie, expriment les sœurs Gagnon. Elle a pris soin de notre père parce qu'on ne pouvait pas le faire à cause de la pandémie.

Au CISSS de Laval, le porte-parole Pierre-Yves Séguin écrit que considérant la judiciarisation possible du dossier, le CISSS de Laval ne peut commenter la situation [au CHSLD Sainte-Dorothée]. Le CISSS de Laval tient néanmoins à souligner le travail de madame Bouin auprès des familles afin de leur apporter réconfort et soutien.

Pour une commission d'enquête sur les CHSLD

L'Ontario est la première province canadienne à ordonner une commission d'enquête sur les ratés de son système de soins de longue durée. Les travaux doivent commencer en septembre. La COVID-19 a coûté la vie à près de 1400 résidents de foyers pour aînés dans cette province.

La famille de Michel Gagnon espère que son décès, comme celui de centaines d'autres résidents en CHSLD au Québec, mènera à une forme de bilan. J'espère qu'il y aura une commission d'enquête, insiste Suzanne Gagnon, pour que, [pour] les personnes qui vont vieillir, on puisse avoir quelque chose qui soit beaucoup plus humain.

Même son de cloche du côté de la CSN. C'est ce qu'on demande, une commission d'enquête au Québec sur les CHSLD et les résidences privées, indique le porte-parole national.

Interrogé sur l'éventuelle tenue d'une commission d'enquête, le premier ministre Legault s'est montré favorable. Oui, absolument. Doug Ford a annoncé une commission non publique qui débutera en septembre. Nous, une fois qu'on sera en contrôle de la crise, on n'exclut rien, on veut aller au fond des choses sans perdre du temps, car on connaît certaines solutions à appliquer dans les prochains mois.

La Dre Joanne Liu y va aussi de cette réflexion et d'une suggestion. Si on n'apprend pas de ça, on a vraiment des problèmes d'apprentissage collectif. C'est important de réfléchir ensemble à savoir comment prendre soin des aînés.

Moi qui suis pédiatre, je dis souvent : on a créé la protection de la jeunesse. Est-ce qu'on ne doit pas aussi créer la protection des personnes âgées, de nos aînés?