Vendredi 19 mai 2023

Aide medicale a mourir inc.


Le commerce de la mort, le proprietaire du complexe funeraire Haut Richelieu, Mathieu Baker, connait bien. Representant la quatrieme generation a diriger l entreprise familiale, il a mis en marche ce printemps une nouvelle offre  cles en main, contre environ 700 dollard, pour ses clients qui font une demande d aide medicale a mourir et qui veulent passer de vie a trepas a meme le salon d exposition. Une premiere au Quebec, affirme t il.

Cette pratique emergente suscite l etonnement et des interrogations aupres des professionnels qui gravitent dans les soins de fin de vie.  On ne force personne, affirme l homme d affaires, qui precise que le montant debourse par les clients sert a louer la salle, et non a payer pour l aide medicale a mourir, une pratique couverte par l assurance maladie. Il admet que sa propre mere etait sous le choc quand elle a appris la nouvelle formule offerte par son fils.

Elle ne m a pas parle pendant un mois. Elle n etait pas d accord. Que son fils fasse ca dans l entreprise familiale, c est venu la chercher, admet il alors que nous le rencontrons avec son equipe a son complexe funeraire, en Monteregie.


Depuis l entree en vigueur de la Loi concernant les soins de fin de vie, le nombre de soins d aide medicale a mourir administres est en constante augmentation au Quebec. Il y en a eu 63 en 2015 2016 et 3663 en 2021 2022. La Commission sur les soins de fin de vie estime que le retrait du critere de fin de vie de la loi en 2020 et de celui de mort naturelle raisonnablement previsible au Code criminel en 2021 a accelere cette tendance.


Marie-France Renaud, conseillere aux familles au complexe funeraire, a constate que des clients qui preparaient leurs prearrangements funeraires, parce qu ils anticipaient de demander l aide medicale a mourir, envisagent desormais de recevoir le soin ailleurs qu a l hopital ou a leur domicile. Josee Poissant, dont le pere a recu ce soin ultime a l hopital (une expérience que la famille n a pas appreciee), lui a suggere de louer sa salle a ceux qui voudraient le faire au salon funéraire.

 

On etait un peu frileux au depart, parce que ca peut paraitre opportuniste pour un salon funeraire, mais honnetement, notre approche envers les clients est toujours faite dans un etat de bienveillance.

L entreprise invite depuis Mme Poissant a donner des conferences au deuxieme etage pour demystifier l aide medicale a mourir.

Un moment intime
Quelques heures avant notre entrevue, le Dr Richard Dumouchel, medecin de famille depuis 35 ans, s est presente au complexe funeraire Haut Richelieu pour prodiguer l aide medicale a mourir a un homme de 78 ans. Selon les criteres prevus par la loi, son patient avait droit a ce soin. Il a lui meme demande de vivre ses derniers moments dans ce salon de Saint Jean sur Richelieu.

 

Le Dr Richard Dumouchel, omnipraticien, a administre l aide medicale a mourir une heure avant ce portrait ; la personne etait assise sur le fauteuil blanc derriere lui.

L equipe du complexe funeraire l a d abord rencontre, les semaines precedentes, pour determiner ses besoins et ses dernieres volontes. Le salon d exposition a ensuite ete separe en deux, pour creer une ambiance intime. Des divans, de nombreuses plantes et une peinture ont ete disposes dans la salle, configuree autour du fauteuil reserve au patient.

À 10 h 15 mercredi, les membres de la famille et l homme se sont presentes au complexe funeraire, autour d un cafe et de viennoiseries. Vers 11 h 30, apres avoir explique le deroulement et verifie trois fois plutot qu une avec le patient s il souhaitait toujours proceder, le Dr Dumouchel a prodigue l aide medicale a mourir. Au moment ou le patient a pousse son dernier souffle, la chanson Hallelujah de Leonard Cohen jouait dans la piece.

Il y a quelques semaines, une dame qui etait en froid avec sa famille depuis des annees est egalement venue recevoir l aide medicale a mourir au complexe funeraire. A sa demande, elle a partage une pizza avec sa fille, avec qui elle avait recemment renoue, et une employee du salon. Elles ont ensuite ecoute le film Malefique, avec Angelina Jolie, assises dans de gros divans. Apres avoir fume une derniere cigarette au jardin, la patiente a recu le soin et s est eteinte.

Dans tous les cas, le corps des defunts est ensuite pris en charge par le complexe funeraire, qui dispose des installations necessaires pour la suite du parcours de la depouille jusqu a l’enterrement.

Une zone grise ?
La Loi concernant les soins de fin de vie, que le gouvernement Legault reforme ces jours ci avec le projet de loi 11 de la ministre deleguee a la Sante et aux Aines, Sonia Bélanger, prevoit que l aide medicale a mourir est offerte dans une installation maintenue par un etablissement, dans les locaux d une maison de soins palliatifs ou a domicile. Le terme  etablissement  signifie au sens de la loi  tout etablissement vise par la Loi sur les services de sante et les services sociaux qui exploite un centre local de services communautaires, un centre hospitalier ou un centre d hebergement et de soins de longue duree.

Le Dr Richard Dumouchel estime qu il est malgre tout permis de pratiquer l aide medicale a mourir dans un complexe funeraire. Il connait un medecin qui l a deja pratique dans un hotel, a la demande du patient.

C est sur que chaque changement entraine une reaction. Moi, ce que je comprends, c est que je donne les options aux patients entre l hopital, le domicile ou d autres ressources qui offrent ce service. Les gens choisissent. A mon avis, il n y a pas de probleme avec ca.

Le Dr Richard Dumouchel, omnipraticien

Ces gens-là au complexe funéraire sont des experts du deuil.  Ils le font pour les bonnes raisons. Avec toutes les heures qu ils mettent la dedans, ce n est pas ce qu il y a de plus payant, affirme le Dr Dumouchel.

Questionne par La Presse, le Centre integre de sante et de services sociaux de la Monteregie Centre a affirme avoir ete informe de cette nouvelle initiative de l entreprise funeraire.  Cela dit, nous ne sommes aucunement impliques dans ce projet, a t on precise.

 Le CISSS ne fera non plus aucune promotion de lieux pour recevoir l aide medicale a mourir. Il s agit d une demarche qui appartient a la personne et de la decision du medecin qui accepte d administrer l aide medicale a mourir. Concernant la loi, cette question demande une interpretation sur le plan juridique, a t on ajoute.

Une formule qui ne fait pas l unanimite

Un client du complexe funeraire Haut Richelieu s est fait administrer l aide medicale a mourir sur ce fauteuil.

Mourir au salon funeraire,  La presidente de la Societe quebecoise des medecins de soins palliatifs, Olivia Nguyen, n en avait jamais entendu parler.  C est une pratique que je ne connaissais pas. Vous venez de me l apprendre, repond elle a La Presse, alors qu on lui explique ce nouveau service offert aux clients du complexe funeraire Haut Richelieu qui recoivent l aide medicale a mourir.

Selon la medecin, qui est egalement professeure adjointe de clinique a la faculte de medecine de l Universite de Montreal, ce phenomene en emergence au Quebec  souleve des enjeux ethiques complexes, entre autres sur la monetisation de la mort. Il devient aussi un signal au reseau de la sante qu il existe un manque dans l offre actuelle, si une entreprise privee s avance avec une telle initiative.

 Je crois que l aide medicale a mourir devrait pouvoir se faire dans tous les milieux, en particulier a domicile. Pour les personnes qui ne veulent pas recevoir l aide medicale a mourir a la maison, il devrait y avoir des chambres, dans chaque CISSS, ou elles pourraient la recevoir. L important, c est qu il faut une chambre belle et agreable, affirme la Dre Nguyen.

Si un patient lui demandait de recevoir l aide medicale a mourir dans un salon funeraire, la medecin specialiste en soins palliatifs serait  surprise  et trouverait ca  inusite.

 En meme temps, si les personnes sont a l aise avec l idee, j ai l impression que les medecins vont suivre les volontes des patients, ajoute t elle.

 C est une occasion d affaires 
Le Dr Claude Rivard, omnipraticien et expert praticien de l aide medicale a mourir a l hopital Pierre Boucher a Longueuil, n est pas surpris de l initiative du complexe funeraire Haut Richelieu.

 C est une occasion d affaires que ces gens la voient. Il y a un marche au Quebec. En 2021 2022, environ 5 pourcent des deces se sont faits par l aide medicale a mourir. Il y a un engouement pour ce mode de fin de vie, dit il.

Le soin est demande par des patients qui n ont pas acces a un lit d hopital au moment ou ils le souhaitent, parce que les lits sont pleins. Ils n ont pas toujours acces aux maisons de soins palliatifs. En ayant des acces limites, les patients qui ne veulent pas deceder a domicile ont des options plus limitees.

Le Dr Claude Rivard, omnipraticien et expert praticien de l aide medicale a mourir a l hopital Pierre Boucher

Recevoir l aide medicale a mourir, note t il, est aussi une ceremonie, en plus d etre un soin.

Tu as de la musique, des sandwichs, du vin ou du champagne. C est une fete de famille pour le depart d un proche. Il peut y avoir des films, des photos. Les maisons funeraires sont deja toutes equipees pour ca. Ils ont les salles, l equipement audiovisuel, les tables et les chaises. C est une evolution normale du marche , juge t il.

Un choix personnel
Georges L Esperance, neurochirurgien retraite et president de l Association quebecoise pour le droit de mourir dans la dignite, soutient egalement le complexe funeraire Haut Richelieu dans sa nouvelle offre de services.

 Dans un endroit comme Montreal, ou de tres nombreuses personnes agees sont seules ou ne veulent pas recevoir l aide medicale a mourir dans leur CHSLD, dans leur residence, ou a l hopital pour des raisons evidentes, il y a maintenant cette possibilite qui commence a emerger, constate t il avec satisfaction.

Le Dr L Esperance ne craint pas que des entreprises privees profitent d un marche emergent au detriment du bien etre des patients.

 Avec l aide medicale a mourir, ca prend de toute facon une entreprise qui vient chercher la depouille. C est essentiel. Donc si pour des frais supplementaires ils mettent a la disposition des gens un salon pour quelques heures avant l aide medicale a mourir, pourquoi pas  C est une question de choix personnel , dit il.

Un rapport a la mort qui evolue
Jocelyn Maclure, copresident du Groupe d experts sur la question de l inaptitude et de l aide medicale a mourir et professeur au departement de philosophie de l Universite McGill, explique que le rapport des Quebecois a leur propre mort a beaucoup evolue depuis la legalisation de l aide medicale a mourir.

Josée Poissant, dont le pere a recu  l aide medicale a mourir, donne une conference sur le sujet au complexe funeraire
Haut Richelieu.

Ce qui est tres important, c est qu on a decide au Quebec de permettre l aide medicale a mourir dans une philosophie de soins. Ca fait partie des soins qui sont pris en charge par l assurance maladie et par le systeme de sante. Apres ca, le lieu ou les soins sont administres, d un point de vue ethique, ca me semble plutot indifferent que ca soit a la maison, a l hopital, dans une maison de soins palliatifs ou au salon funeraire. C est selon nos valeurs personnelles , juge t il.

M. Maclure note que la legalisation de l aide medicale a mourir a mene plusieurs personnes a se questionner sur leur propre finitude.

 Des philosophes ont defendu l idee que nous sommes en deni du caractere fini de notre vie. Qu¸on voudrait ne pas reconnaitre cette fatalite. Ca me semble etre difficilement le cas aujourd hui. Nous avons accru les possibilites en fin de vie et cela force un certain questionnement sur ce qu on se souhaite a soi meme , dit-il.

 Le premier patient a qui j ai fait la procedure venait d un milieu rural. Sa conjointe a l epoque se faisait accrocher a l epicerie pour se faire dire que ca n avait pas d allure, ce qu il avait fait. La, on se fait dire que ca n a pas de bon sens qu on n administre pas l aide medicale a mourir aux personnes inaptes ou avec des troubles cognitifs. C est vous dire combien les mentalites ont evolue. C est vraiment impressionnant , conclut le Dr Richard Dumouchel, que nous avons rencontre au complexe funeraire Haut Richelieu.